Eloge de la question bête

Qui ne s’est jamais rétracté avant de poser une question bête ? La fameuse question qui nous brûle les lèvres mais dont on craint qu’elle trahisse notre ignorance aux yeux de notre interlocuteur, qu’elle nous disqualifie en compagnie d’experts ou de collègues (ou de collègues qui se pensent experts), voire qu’elle importune celui que l’on interroge.

Dans le doute, on garde cette question pour nous laissant les autres se charger des questions intelligentes. Des demandes qui avancent dans un périmètre balisé. Tant pis si toutes les questions ne font que confirmer ce que tout le monde sait plus ou moins déjà. Un rien redondantes, ces questions reçoivent l’approbation de tous. C’est l’essentiel.

Pourtant les questions bêtes ont un avantage compétitif : elles ouvrent vraiment les portes vers une meilleure compréhension des choses là où la question intelligente ne fait souvent que pousser une porte entrouverte. En sortant des sentiers battus, elles se révèlent être de meilleurs antidotes contre la langue de bois ou le bullshit cette langue qui ne véhicule quasiment aucune information. Par le fait même d’être un peu hors-cadre voire hors-sujet, elles invitent aussi l’interlocuteur à redéfinir son cadre ou son sujet permettant ainsi de donner une vision plus profonde de son sujet. D’ailleurs, s’entendre répondre « Mais cela n’a absolument rien à voir ! » est souvent une information très instructive.

Cerise sur le gâteau, la question bête produit un stimulus émotionnel chez l’interlocuteur. La manière dont celui-ci réagira sera en soi une information supplémentaire parfois plus précieuse que les réponses elles-mêmes. Bref, la question bête en avançant sans a priori et se moquant des implicites convenus joue pleinement son rôle de question. Là où la question docte vient plutôt chercher une confirmation.

Cette approche naïve constitue une des composantes du questionnement socratique. Cette fameuse maïeutique qu’affectionnait, Socrate : une manière iconoclaste de faire accoucher les idées chez ses interlocuteurs quels qu’ils soient. En réalité c’est une naïveté stratégique qui, si elle avait parfois le don d’irriter ses interlocuteurs, se révélait diablement efficace pour faire surgir la vérité. Cette technique permit plus d’une fois au philosophe grec de piéger à leur propre jeu les Sophistes, ces rhétoriciens pervers toujours persuadés d’être les plus malins.

Une leçon que retiendra bien plus tard un autre personnage qui a su élever la question bête au rang d’un des beaux-arts : Columbo. Interprété par le génial Peter Falk le lieutenant ajoutait comme on le sait à sa gabardine froissée, à sa démarche chaloupée, à son strabisme et à son élocution confuse, un art de la question bête dont il en faisait un usage virtuose.

Selon un modus operandi implacable, il distille dans un flou apparent ses questions stupides. L’interlocuteur déstabilisé passe par plusieurs phases : l’agacement, l’ironie et l’apitoiement. Mais à aucun moment, il ne soupçonne l’ingéniosité du lieutenant qui avance masqué derrière ses questions apparemment bancales et sans queue ni tête. Jusqu’au moment où, alors qu’il s’apprête à quitter les lieux pour prendre congé du suspect et mettre fin à l’interrogatoire, Columbo s’arrête. Après un lent demi-tour, glissant la main dans ses cheveux, il lance à son interlocuteur : « Ah j’allais oublier… une dernière chose ». Et le piège se referme. L’œil du lieutenant frise et celui du coupable démasqué trahit à son insu son admiration à l’égard de celui qui a su si bêtement lui subtiliser la vérité.

L’actualité récente nous a d’ailleurs administré la preuve cinglante de l’efficacité redoutable du questionnement naïf : avec l’audition de Mark Zuckerberg par Alexandria Ocasio-Cortez. On se souvient qu’il y a quelque temps les sénateurs s’étaient faits humilier par le jeune CEO de Facebook. Malgré les dizaines d’heures d’interrogatoire, ils étaient restés cantonnés dans un questionnement de surface, prétendument intelligent. En fait, ils étaient tétanisés à l’idée de dévoiler leur ignorance, et par conséquence s’étaient laissés rouler dans la farine technologique de Zuckerberg. Alors que la jeune représentante démocrate en 5 minutes chrono avec des questions simples, directes, sans a priori — si « bêtes » finalement que personne avant elle n’avait même eu l’idée de les soumettre — liquéfia son interlocuteur.

Où l’on voit que la question bête est en en tout cas diablement efficace.¶

Extrait de Les Vertus de la bêtise (Les Éditions de l’Observatoire)

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Auteur, chroniqueur et consultant. Intervenant à l'Institut Français de la Mode (IFM Paris), à l’ISG Luxury Geneva (Suisse).

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Paul Vacca

Paul Vacca

Auteur, chroniqueur et consultant. Intervenant à l'Institut Français de la Mode (IFM Paris), à l’ISG Luxury Geneva (Suisse).